Je me voyais déjà

Une fois n’est pas coutume, notre barde rend hommage à l’un de ses collègues à jamais dans nos cœurs.

 

A vingt-deux ans j’ai quitté ma p’tite île,
Bien décidé à vivre comme un homme.
Le coeur léger et le verbe facile
J’étais certain de conquérir l’royaume.
Chez le tailleur j’ai fait faire en satin
Ce pourpoint rouge qui était très très joli.
Les habits, l’instrument et tous les parchemins
Ont eu raison de mes économies
Je m’voyais déjà en haut de la tour
En dix fois plus fort que n’importe qui mon nom résonnait.
Je m’voyais déjà siégeant à la cour
Chantant mes chansons aux admirateurs qui se bousculaient.
J’étais le plus grand de tous les ménestrels
Faisant un succès si fort que les gens m’acclamaient debout.
Je m’voyais déjà cerné de demoiselles
à choisir celle qui correspondrait le mieux à mes goûts.
Mes traits ont vieilli, bien sûr, mais j’ai du courage
Puis la voix est là, la musique précise et j’ai du ressort.
Mon coeur s’est aigri un peu en prenant de l’âge,
Mais j’ai des chansons, j’connais mon métier et j’en veux encore.
Rien que dans mes mains de sentir mon luth,
De voir devant moi le public assis, j’ai le cœur battant.
On m’a empêché d’atteindre mon but,
Mais au fond de moi, je suis sur au moins d’avoir du talent.
Ce pourpoint rouge, y a vingt ans que j’le porte
Et mes chansons ne font rire que moi.
J’suis affamé, j’fais du porte à porte.
Pour subsister j’fais n’importe quoi.
Je n’ai connu que des petits succès
Des tavernes de nuit et des filles à marins,
Les minables tournées, les sacs lourds à porter,
Les p’tites chambres et les morceaux de pain.
Je m’voyais déjà comme barde royal,
Au bras d’une dame, l’hiver au chateau, l’été en tournée.
Je m’voyais déjà un air triomphal,
Expliquant aux jeunes les petites astuces de not’beau métier.
J’ouvrais calmement les soirs de première
Mille parchemins de tout ce public qui nous fait si peur.
Et mourant de trac devant ce parterre,
Entrer sur la scène sous les ovations d’mes admirateurs.
J’ai tout essayé pourtant pour m’faire remarquer,
J’ai chanté l’amour, j’ai fait des poèmes et d’la bouffonnerie.
Si rien n’a marché pour moi, si je suis un raté,
Ce n’est pas ma faut’ mais cell’ du public qui n’a rien compris.
On ne m’a jamais accordé ma chance,
D’autres ont réussi avec un peu de voix mais des relations.
Moi j’étais trop naif ou trop en avance,
Mais un jour viendra je leur montrerai que j’ai du talent.

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