Le passage chapitre 1

passage chapitre 1 exilé urban fantasy Patrick BERT Editions du dragon noirHistoire secrète de la Terre.
Jour un de mon arrivée. (note pour moi-même : essayer de trouver une méthode pour situer les évènements dans le temps)
 
Je m’appelle Jaël, et je suis un témoin, un témoin sur lequel le temps n’a pas de prise. Comme tous ceux de ma race, mon corps ne vieillit pas. Après des siècles, je demeure tel que j’étais à la sortie de mon adolescence, car je suis un elfe. Je suis arrivé sur Terre à l’aube de vos premières civilisations. Je vais vous conter mon histoire qui est aussi votre histoire. Après avoir vécu plusieurs millénaires parmi vous, je prends cette plume afin de laisser une trace de mon passage et celui de mes semblables. Voici donc l’Histoire de la Terre telle que vous ne l’avez jamais entendue. En ce qui me concerne, elle a débuté dans un autre monde, une contrée fantastique où règnent les dragons et la magie : Caltaron.
Le jour où ma vie bascula, je n’étais âgé que de soixante ans, autant dire un garçonnet. Je n’étais pas encore assez mûr pour partir à l’aventure comme le font, à l’adolescence, tous les elfes de ma tribu. Beaucoup d’entre eux avaient quitté notre forêt et je craignais ne jamais les revoir. Nous vivions une époque très troublée qui atteignit son paroxysme avec l’invasion des démons. Les ennemis de Caltaron se montraient désormais au grand jour et tous les peuples mettaient de côté leurs querelles ancestrales pour faire face ensemble. Jamais je n’aurais cru que les trolls, les orques et les gobelins puissent combattre à côté de nains, d’humains ou d’elfes. Caltaron subissait de grands changements et je m’attendais à y apporter ma modeste contribution quand Faëlil le sage demanda à me voir en privé. Soucieux et intrigué, je me rendis près de lui. Les dieux l’avaient visité la veille et lui avaient transmis un message. Ils avaient créé un Nouveau Monde, prêt à recevoir des espèces intelligentes, et j’avais été choisi pour y vivre. Il me parla d’un grand honneur et d’une chance exceptionnelle, mais je ne voyais pas les choses comme lui. Je ne songeais qu’à la séparation avec ma tribu, mes amis, mon peuple en guerre. Je ne me sentais pas encore prêt à parcourir Caltaron, malgré toutes les connaissances que j’avais acquises, alors voyager dans un monde inexploré me terrifiait. Je n’arrivais pas à m’imaginer là-bas. Le sage ne savait rien sur ce monde, aussi bien sur les créatures qui y vivaient, que sur le type de paysage ou le climat. Il m’entraina ainsi à la survie en solitaire. Il m’apprit à gouter les plantes avec un maximum de précautions, à me soigner, à me défendre et à maitriser la magie. Il pensait que le meilleur moyen de demeurer vivant longtemps consistait à rester discret en toutes circonstances. J’avoue ne pas avoir été un très bon élève, j’étais bien trop contrarié de devoir partir sur une terre étrangère sans pouvoir venir en aide à mon peuple. Cette injustice me rongeait. Quand le jour du départ arriva, j’étais aussi préparé que possible. Je portais sur le dos un sac solide contenant de la nourriture pour un mois, un arc et une épée pour me protéger, Faëlil m’avait également donné un anneau chargé de sortilèges me permettant de me fondre dans la nature. Le sage m’amena dans une clairière face à deux arbrisseaux sans signes distinctifs. L’air se troubla entre eux, une étrange attraction me poussa à avancer. Je franchis cet étrange portail, la sensation n’avait rien d’agréable. J’eus l’impression que toutes les fibres de mon corps se détachaient avant de s’assembler à nouveau. Heureusement, je ne ressentis aucune douleur. Désorienté, je me retrouvai dans une forêt tropicale, mais sur Terre. Avec satisfaction, je reconnus certaines espèces d’arbres, des baobabs, des acacias, un acajou, un peu plus loin, plusieurs ébéniers. Un bananier, dont les fruits étaient murs, me fournit mon premier repas. Absorbé par la découverte de mon environnement, je n’avais pas réalisé que j’étais nu comme un ver.
Jaël
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Craditaral (Flines-lez-Râches, samedi 17 mai 2014 22h)
Seul sur le plan d’eau, Michel attend, assis dans sa barque, une corde à ses pieds. L’air est frais, un bruit de moteur de voiture qui s’éloigne parvient à ses oreilles. Grâce à ses manigances, la fameuse nuit de la carpe a été reportée. Président de la touche flinoise, l’homme gère l’association depuis des années déjà. Il avait programmé une séance de pêche nocturne qu’il devait, sans pouvoir donner une raison à quiconque, annuler rapidement. Après avoir éliminé un par un tous les plans irréalistes qu’il avait élaborés, Michel eut une nouvelle idée. Il téléphona à l’agence de l’eau s’occupant de la qualité de l’étang pour faire avancer la date de la visite de contrôle. Il connaissait bien l’employé qui intervenait dans son secteur. Il lui parla d’un poisson mort et souhaitait être sûr que le plan d’eau pouvait accueillir les pêcheurs en toute sécurité. Après que l’inspecteur eut effectué ses relevés, comme d’habitude, Michel l’invita pour boire une bière. Après la troisième, l’agent s’absenta pour satisfaire un besoin naturel et Michel en profita pour ajouter quelques pincées d’algues microscopiques dans les éprouvettes. Deux jours plus tard, il reçut une interdiction stricte d’ouvrir le site pour la pêche. Michel demeure très fier de son stratagème. Comme ses ancêtres, il possède le gout des énigmes et prend beaucoup de plaisir à les résoudre.
Ce soir, la mer de Flines est déserte. Drôle de nom pour cet étang circulaire, se dit Michel. Le point d’eau s’est sans doute jadis appelé mare puis a évolué en mer. Michel n’en a aucune certitude. Par contre, il sait que l’origine de ce plan d’eau n’est pas due comme certains le pensent à l’arrivée sur Terre d’un corps céleste. Théorie d’ailleurs combattue par d’autres qui soutiennent que la chute d’une météorite aurait provoqué un trou oblong plutôt que rond, sans pour autant avancer une autre explication à cette forme si caractéristique. Une forme aussi parfaitement ronde ne peut provenir d’une cause naturelle. En l’occurrence, celle-ci est l’œuvre de démons. L’histoire qui lui a été transmise est catégorique sur ce point. Des démons vivant sur Caltaron ont construit un portail reliant les deux mondes afin d’y faire traverser une armée. Avec leur magie, une sphère de cent pas de rayon avait détruit toute matière à l’intérieur pour y placer le fameux portail. Datant de l’époque romaine, l’espace a fini par se remplir naturellement d’eau, sans pour autant perturber le pont entre les mondes. C’est précisément la raison de sa présence ici cette nuit.
Depuis presque une semaine, le portail s’est entrouvert. Michel ne comprend pas parfaitement comment il fonctionne, mais il a bien mémorisé les phases de celui-ci. Michel s’est même déjà équipé de bouteilles de plongée pour l’observer de plus près. Il en a conclu que sa taille a fortement diminué depuis les Romains et n’occupe plus que deux mètres de diamètre à son paroxysme, dépassant d’un demi-mètre la surface de l’eau. La plupart du temps, il est minuscule et fermé, par conséquent indétectable et sans aucune activité. Puis lentement, l’eau s’agite en son centre comme perturbé par une force invisible. Il s’agrandit ensuite durant une semaine. Après quatre jours, il atteint la surface. À ce moment, personne ne peut encore le franchir. Ceux qui ont essayé ont eu des problèmes. Néanmoins, Michel parvient à communiquer avec Ragatodal, un oracle orque vivant sur Caltaron. Ils échangent des informations sur leur monde respectif et préparent le passage des nouveaux exilés. Le portail continue de s’ouvrir pour atteindre sa taille maximale. Michel a eu l’occasion de voir sortir des exilés lorsqu’il se trouvait sous l’eau. La réaction de ces derniers face à sa tenue de plongée étant plutôt agressive, il a abandonné cette méthode pour le canot. Le portail semble être à sens unique, les expériences de Michel et ceux des exilés récalcitrants le confirment. Après avoir été pleinement opérationnel durant trois heures, le portail se referme à une vitesse plus importante, deux jours lui suffisent pour être clos. Puis il recommence un cycle à une date que Michel est incapable de prédire. Ragatodal lui a fourni un calendrier qui se révèle exact. D’après l’oracle, le portail obéit aux ordres des dieux, déchiffrables par les mouvements des constellations visibles de Caltaron. Cela fait maintenant des années que Michel travaille avec Ragatodal. Il entretient avec lui de très bonnes relations, même si c’est un orque et qu’il ne l’a jamais vu. Il est calme, poli et très intéressant, le contraire de ses congénères qu’il a déjà reçus ici. Il aimerait bien le rencontrer un jour, mais l’orque affirme que c’est impossible. Deux jours auparavant, Ragatodal l’a averti de la venue d’un nouvel exilé. Michel a pu discuter avec l’oracle plusieurs fois pour peaufiner l’accueil. Michel apprécie cette partie du travail confié par son organisation. Son caractère casanier y trouve son compte, ses autres missions ne présentant pas le même attrait. Toutefois, cette arrivée ne le satisfait pas autant que d’habitude, la race du nouvel arrivant y étant pour beaucoup.
De légers bruits à la surface de l’étang s’amplifient peu à peu et sortent Michel de ses pensées. L’eau se met à bouillonner avant de s’élever brusquement en un mini geyser. Le liquide retombé, une tête verte émerge. Dépourvu du moindre poil, le crâne de forme carrée dégouline d’eau, accentuant les yeux globuleux coincés sous une arcade sourcilière protubérante. Un petit nez avec deux gros trous, deux joues proéminentes, une grande bouche d’où pointent de chaque côté deux dents, semblables aux défenses d’un sanglier, et deux oreilles larges et pointues complètent ce visage disgracieux, d’où se dégage une impression de force et de férocité. Michel attrape l’ample main du baigneur et enfile un anneau à son majeur, un bijou identique au sien. L’apparence du visiteur change du tout au tout, il ressemble à présent à un jeune humain, chauve au faciès révélateur d’une affection de trisomie vingt-et-un. L’illusion dissipe même l’odeur désagréable du nageur. Une fois remonté dans la barque et enveloppé dans une couverture, Michel se présente :
— Je me nomme Michel, je suis le passeur nain dont t’as parlé Ragatodal. Bienvenue Craditaral.
— Mais, je croyais que…
L’orque s’arrête de discuter, surpris par sa voix, puis demande :
— Que m’as-tu fait ?
— Ragatodal ne t’a pas expliqué les effets de l’anneau magique sur ta transformation physique ?
— Oui. Mais, ma voix ?
— Elle en fait partie. Tu ne peux pas t’exprimer comme un orque ici, tu te ferais vite remarquer, ajoute Michel.
— Ici ? C’est où, ce « ici » ?
— Je doute que cela t’avance, mais nous sommes dans la ville de Flines-lez-Râches, au nord du pays appelé France, sur la planète Terre.
L’orque fronce les sourcils avant de répondre :
— Tu as raison, ça ne m’aide pas du tout. Pourquoi t’es pas un nain ?
— Je suis un nain. La magie me donne une apparence humaine comme pour toi maintenant. Ragatodal ne t’a pas expliqué tout ça ?
— Si, mais c’est tellement surprenant. Où est la plaine d’Ola ?
— Très loin d’ici, tu n’es plus sur Caltaron et je crains que tu ne puisses y retourner un jour. S’il te plait, parle moins fort. Je ne tiens pas à réveiller quelqu’un.
Tout en poursuivant la discussion, Michel prend les rames et dirige la barque vers la berge. Craditaral regarde autour de lui. Il distingue des maisons en briques avec des toits en tuiles dont certains affublés d’un assemblage bizarre de tiges métalliques, remarque également plusieurs petits carrosses aux couleurs vives.
Que ce monde est étrange, pense l’orque qui ne s’est pas rendu compte de la disparition de son mal de crâne. Qu’est-ce que ça pue ! Pourtant, je suis habitué aux relents de décomposition et autres odeurs corporelles que les humains détestent. Mais ici, l’air a quelque chose de différent, d’agressif.
Craditaral se retient de respirer avant de se sentir à bout de souffle et de recommencer. Il s’attrape la gorge avec les deux mains. Michel, s’apercevant de la réaction de l’orque, lui tend un morceau de viande rouge.
— Tu ressens la pollution, tu t’y feras. En attendant, croque là-dedans. Mâche-le bien en entier, ça te soulagera.
De la viande saignante, drôle d’idée, mais je ne refuse jamais à manger.
L’orque attrape le morceau de viande, le renifle et l’avale d’un coup au grand désespoir de Michel.
— Je t’avais dit de croquer dedans ! J’en ai un autre, le dernier, je te le donne si tu me promets de bien le mâcher.
Quelle différence, ça fait ? Je l’ai mangé sa viande ! Il m’agace ce nain. Je vais faire ce qu’il dit et si ça ne marche pas, je vais lui apprendre à se moquer de moi. Je le jette par-dessus bord ou je le frappe, j’hésite. Rien, ça ne change rien, je le savais. Comment… tiens, j’ai moins mal à la gorge maintenant. Par quelle magie, a-t-il réussi ce prodige ?
Craditaral décide de savourer cet agréable moment et ferme les yeux. Sans que l’orque se doute de quelque chose, l’antalgique mélangé à la viande fait son effet, soulageant la douleur et la sensation d’irritation. Habitués à un air plus pur, les nouveaux arrivants s’avèrent très vulnérables à la pollution terrienne. Michel et Craditaral accostent sous le regard vigilant d’un observateur caché dans les hautes herbes.
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Yako (Flines-lez-Râches, samedi 17 mai 2014 22h)
Depuis plusieurs jours, Yako a accentué sa surveillance. La présence plus fréquente de Michel sur la mer de Flines l’a alerté : le passage va bientôt s’ouvrir. Cette fois-ci, il est prêt. Lors de la dernière arrivée, il lui manquait des informations sur les habitudes de Michel ainsi que des armes pour pouvoir le vaincre. Ce n’est pas un gobelin comme lui qui pourrait triompher physiquement d’un nain, même un mou comme Michel. Yako avait été élevé à la dure sur Caltaron, il avait fait ses preuves face à ses congénères dans la cité gobeline. Avec son intelligence, sa persévérance et les connaissances transmises par l’herboriste, son employeur, il avait réussi à écarter, parfois radicalement et définitivement, tous ceux qui s’étaient dressés devant lui. La petite échoppe avait pris de l’importance sous sa direction. Grâce à ses méthodes et sa science, il avait acquis une belle renommée dans le territoire gobelin du Noderlac et même au-delà. Seulement cette époque est révolue depuis longtemps. C’était le temps d’avant les premiers malaises.
Tout a débuté par un mal de tête qui ne le gênait que très peu, car grâce à ses connaissances botaniques, il savait concocter une potion pouvant le soulager. Malheureusement, cela ne faisait que commencer, une impression de malêtre s’empara de lui, la sensation qu’il devait impérativement partir, sans savoir où. Il remarqua que durant ses déplacements pour découvrir de nouvelles plantes, ses maux de tête diminuaient lorsqu’il se dirigeait vers le nord. Il consulta des guérisseurs, des oracles et des charlatans sans qu’aucun ne puisse lui donner une solution valable à ses problèmes. Bien sûr, il n’avait pas testé toutes les suggestions qu’on lui avait proposées tellement certaines semblaient ridicules, dangereuses ou affreusement onéreuses. Lorsque la douleur avait atteint une récurrence telle que le soulagement créé par la potion ne dépassait plus une heure, il rencontra Godir, un sage itinérant nain. Yako connaissait le savoir incommensurable des sages itinérants et remercia les dieux d’avoir mis celui-ci sur sa route, bien que la compagnie des nains le répugne. Godir écouta les tracas d’Yako, posant de nombreuses questions pour avoir plus de précisions sur le mal qui le minait, il finit par lui dire :
— Tu n’es pas le seul dans ce cas, j’ai déjà entendu plusieurs histoires comme la tienne. Tu es un élu des dieux. Ils t’appellent. La douleur diminue lorsque tu t’approches de l’endroit où tu dois accomplir leur volonté. Va vers le nord et trouve ce lieu.
Yako remercia le sage et réfléchit à ses paroles. C’était la solution la plus sensée et l’une des moins couteuses qu’on lui avait proposées. Il prit ses dispositions avant d’entamer un long périple hors de la cité gobeline.
Yako partit confiant vers le nord, certain d’avoir une grande destinée. Après plusieurs mois de voyage, il finit par rencontrer un orque, un oracle vivant sur un point d’eau dans la plaine d’Ola. Son mal de tête, ou plutôt l’atténuation des douleurs l’avaient conduit jusque-là. L’orque lui parla d’un pays différent, très loin de Caltaron, où il devait se rendre, sans lui en préciser le but. Le portail franchi, il avait atterri, ou plutôt émergé, dans une contrée à l’odeur pestilentielle et dont les humains étaient les maitres. Sa consternation était grande. À son arrivée, il fut recueilli par un nain n’ayant jamais vécu sur Caltaron et qui ne savait pas quelle serait sa tâche sur ce monde hideux. Il ne resta que quelques semaines avec celui-ci, juste le temps nécessaire pour pouvoir évoluer seul dans son nouvel environnement. À présent, il travaillait irrégulièrement chez un fleuriste de Flines et avait repris en secret son métier d’herboriste, vendant ses trouvailles hallucinogènes à un bon prix, à de jeunes humains idiots à la recherche de sensations inconnues. Ses activités lui laissaient suffisamment de temps libre pour surveiller Michel, le nain qui l’avait recueilli, et réfléchir à la raison qui l’avait fait venir sur Terre. Il commençait à en avoir une vague idée, mais il avait besoin d’aide. Le prochain passage par le portail constituerait une occasion à ne pas rater.
Planqué dans les hautes herbes, Yako observe Michel depuis le début de la soirée. Il ne cesse de bouger, impatient et remuant comme tous les gobelins. Même la pratique du métier d’herboriste n’a pas amélioré cette caractéristique si commune chez ceux de sa race. Par chance, le nain est trop occupé pour le remarquer. Tour à tour assis, accroupi ou à genoux, Yako voit Michel se préparer, mettre sa barque à l’eau puis attendre. Il comprend qu’une arrivée ne va pas tarder à se produire. Un visage sort brusquement de l’eau, un orque, Yako en est persuadé, bien que celui-ci se transforme instantanément en celui d’un humain. Ce visage humain, il le connait bien. Son compagnon de voyage, un orque lui aussi, avait porté la même bague à son arrivée, il y a un peu plus d’un an maintenant. Lui-même avait dû mettre un anneau qui l’avait changé en un garçon d’une dizaine d’années, même pas un adulte ! Il avait protesté si vivement de sa transformation que Michel avait finalement cédé la bague qu’il arbore aujourd’hui, celui d’un jeune homme chauve plutôt petit d’une vingtaine d’années, un âge idéal pour côtoyer jeunes et adultes sans que sa présence paraisse incongrue. La barque de Michel et du nouveau venu finit par accoster sur la berge. Yako attend une minute avant de se mettre en route. Pas besoin de se presser, il sait très bien qu’ils se rendent à la maison de Michel. Alors qu’il est sur le point de quitter les abords de l’étang, il entend un clapotis qui s’amplifie rapidement. L’eau remue à nouveau et une tête en émerge. Un homme se trouve au milieu de la mer de Flines. Sans attendre, Yako met la barque à l’eau et part aider le nouvel arrivant.
— T’n’es pas bien costaud, toi, fit l’homme en lâchant la main du gobelin. Je vais monter tout seul.
Belle entrée en matière, c’est bien ma veine, je suis tombé sur un abruti, songe Yako.
Vexé par la remarque, il réplique :
— Évidemment, gros malin, je suis un gobelin.
— Ne te moque pas de moi, l’ami, rétorque l’homme. Je sais reconnaitre un gobelin quand j’en vois un.
Quel idiot, je fais ! Fulmine Yako. J’ai encore oublié mon apparence humaine, je ne m’y ferai jamais.
— Je n’en doute pas, mais les apparences sont souvent trompeuses ici. Je suis réellement un gobelin.
L’instinct d’Héribert lui lance une alerte : prends du recul et réfléchis un peu. À Caltaron, tu as déjà vu des magiciens à l’œuvre. Ils sont capables de tout, les certitudes ne valent plus rien avec eux. Tu verras plus tard si cet homme dit la vérité ou s’il s’agit d’un fou. Le plus important, pour l’instant, est qu’il t’aide et t’explique où tu es et pourquoi tu es nu.
La suggestion de sa voix intérieure de ne plus taquiner son sauveur lui semble raisonnable, il change de ton :
— Je suis tout ouïe, l’ami, je me nomme Héribert, et je suis certain que tu seras un bon professeur. En attendant, j’aimerais me vêtir et me réchauffer au coin du feu.
— Bien sûr. Tu as raison, ne trainons pas ici. Au fait, moi c’est Yako.
— Enchanté, répondit l’homme en faisant un signe de tête.
Le gobelin reprend les rames en mains avant de laisser ses réflexions se poursuivre :
Tu as bien répondu, l’humain, je commençais à croire que tu ne me serais d’aucune aide. Mes plans viennent de changer, je vais d’abord t’amadouer avant de m’occuper de l’orque. Un nouvel allié humain et un orque, un autre allié potentiel, deux en un seul soir, je n’en attendais pas tant. Teslin, le dieu des gobelins, est avec moi, cette nuit. Et si par hasard, tu ne fais pas l’affaire, tu pourras toujours servir de repas.
Yako repart vers sa maison, l’esprit empli d’espoir.
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