Une histoire trolle (chap 1 de Sérénade dragonique)

Manger un elfe, ça compte comme fruits et légumes ?
Druq, étudiant troll.

Que venait faire un barde, voleur à ses heures perdues, dans une conspiration visant à renverser le roi ? Cette question, je me la pose encore aujourd’hui. D’après mes souvenirs, cela a débuté par l’attaque de la créature. Enfin pas tout à fait, l’aventure a vraiment démarré comme les autres, par une chanson.

Arrivé quelques heures plus tôt à l’auberge-relais de la route d’Olicourt, j’espérais gagner quelques pièces avant de repartir. Avec mon collant rayé bleu et blanc, mon pourpoint mêlant le rouge et le jaune, mes cheveux blonds tirant sur le blanc et mes yeux verts, je ne passais pas inaperçu. Bien que natif du royaume de notre bon souverain Théodore, on me prenait souvent pour un habitant d’une contrée exotique. Les gens d’ici se reconnaissaient par leurs cheveux et leurs yeux sombres. De plus, la sonorité de mon prénom accentuait cette méprise. Les gamins, curieux, s’agglutinaient dans mon sillage et m’escortaient. Dans ce petit hameau, seuls deux jeunes garçons me suivaient. Après avoir mis mon cheval à l’écurie, je leur accordai un peu de temps pour narrer l’épopée de Sire Armand, un célèbre chevalier de Caltaron. Laissant les enfants à leurs rêves, j’ouvris la porte de la taverne de l’Elfe Débraillé. La salle, à moitié remplie en cette fin de matinée, abritait des visiteurs au fond de la salle reconnaissables à leurs vêtements de voyage et des habitués occupant les tables les plus proches. Délaissant les gens de passage, je me dirigeai vers le tavernier et les hommes du coin. Fidèle à mes habitudes, je m’enquerrai des évènements récents. Le passage du collecteur de taxes avait marqué les esprits. Les clients et le patron de l’Elfe Débraillé se montrèrent très en colère contre lui, notamment à propos de la taxe sur le nombre de lits communément appelée impôt de chambre. Fort de ces informations, je contai une histoire tournant en dérision ce genre de personnage. Puis, m’accompagnant de mon luth(1), je fredonnai une chanson du ménestrel Ploran Fani, en me glissant dans le personnage du prévôt.

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Au collecteur qui passe,
Toutes ses pièces avec grâce,
Sans garder de la monnaie.
Savoir verser
Sans rien attendre en retour,
Ni égard et ni recours
Et toujours tout débourser.

Mais savoir payer,
Payer sans reprendre,
Ne rien faire qu’apprendre.
Apprendre à régler,
Régler sans attendre,
Régler à tout rendre,
Apprendre à souscrire.
Rien que pour le geste,
En donnant le reste,
Avoir les poches vides
Sans râler.

Ma ritournelle semblait plaire à mon auditoire, les clients m’écoutaient dans le calme, sourire aux lèvres. Soudain, des hennissements terrifiés couvrirent ma voix. L’aubergiste se précipita et ouvrit la porte. Un grognement féroce se mêla au vacarme des chevaux et la peur s’engouffra dans la taverne. Quelques clients se précipitèrent dehors. Je leur emboitai le pas. Une vision d’horreur me pétrifia. Trainant mon cheval hors de l’écurie, une créature monstrueuse avait planté ses crocs dans son encolure. Elle mesurait près de dix pieds(2), tout en muscles, recouverte d’une épaisse fourrure blanche. Deux grands bras terminés par des griffes enserraient ma monture tout en la dévorant. L’odeur âcre et métallique du sang me prit à la gorge. Le pauvre animal ne bougeait plus, c’était trop tard pour lui.
— Par Joral, quelle horreur ! s’écria un homme.
— Des torches ! hurlai-je, allez chercher des torches, vite !
Comme à chaque fois, la gravité et le danger de la situation me transformèrent. Ma conscience disparut derrière mon instinct. Sans réfléchir, mon corps réagissait, fidèle aux leçons de mon maitre. Durant cette courte attente, je passai ma tête dans la lanière de mon luth et le mis dans mon dos. L’aubergiste apporta une dizaine de torches. Nous les primes et les allumâmes. Un flambeau à la main, nous nous plaçâmes en arc de cercle. Nous progressâmes lentement vers elle. Alertée par la chaleur des flammes, la bête redressa la tête. De son menton, du sang coula en longs filets, s’étirant puis se séparant en grosses gouttes qui s’écrasèrent sur le sol. La terreur se lisait sur les visages des villageois.
Dérangée dans son repas, la créature grogna sourdement. Tremblant, deux hommes reculèrent.
— Courage ! lança mon voisin d’une voix forte, ne cédons pas de terrain.
Ils reprirent leur place. La bête lâcha sa proie, tournant sa tête vers nous. Nous avançâmes de nouveau. La gueule écarlate en avant, le monstre hurla sur l’aubergiste. Les yeux exorbités, le malheureux se figea, une trace humide se dessina le long de ses chausses. Les griffes fouettèrent l’air. Une goutte de sueur coula sur ma tempe. Faisant fi de notre peur, nous gardâmes nos positions. La bête n’osait pas s’approcher des flammes. Elle souleva ma monture, la posa sur son épaule avant de s’enfuir en courant. Un soupir de soulagement général ponctua la fuite de la bête. Finalement, cette pauvre créature devait avoir plus faim qu’autre chose. Nous rentrâmes boire une chope pour nous remettre de nos émotions.
Mais pourquoi diable, parmi tous les chevaux de l’écurie, avait-elle pris le mien ? C’était un vieux canasson à moitié malade. Un jeune étalon n’aurait-il pas constitué une meilleure pitance ? Pas de chance pour moi, il avait fallu que l’on soit attaqué par un animal sauvage dénué de gout. Je ne pus m’empêcher de penser au caractère prémonitoire de ma chanson ; je devrais vider ma bourse au moment de reprendre la route. J’étais en colère, je détestais être fauché, surtout en pleine campagne. Là où l’argent était plus difficile à trouver, à moins de vouloir travailler dans les champs. Très peu pour moi.

À la taverne, les conversations allaient bon train sur les autorités à prévenir, sur la créature et sur son origine. Après cinq minutes de discussion, le commis de l’Elfe Débraillé partit à Olicourt, signaler l’incident et son heureux dénouement. Mais d’autres questions subsistaient. Personne n’arrivait à s’accorder sur la nature de la créature. À leur décharge, jamais pareille bête n’avait sillonné la région. Par peur de me dévoiler, je restai en retrait de la discussion. Une majorité convenait de son origine des terres du nord ou des hautes montagnes, au vu de sa fourrure. Dans les deux cas, son habitat se situait au minimum à plusieurs centaines de lieues(3) d’ici. Comment et pourquoi avait-elle cheminé jusqu’ici ?
La porte s’ouvrit et un homme en armure entra. Haut d’une bonne toise(4), sa taille impressionnait.
— Bonjour, je suis Almaric de Cornouan. Je pourchasse un monstre depuis plusieurs jours. Au sang sur la route, je pense qu’il est passé par ici très récemment.
Le chevalier portait une cotte de mailles descendant à ses genoux, un heaume dans la main et une épée sur son côté gauche. En plus de ses armoiries, une licorne blanche qui se cabrait, il arborait celles du roi, un lion couronné, or pour l’animal et gueules pour la couronne(1). Son visage rond, cerné par sa chevelure brune et bouclée, laissait deviner un caractère faible et naïf, une grave erreur de jugement dont plus d’un en avait fait les frais. Mon ami n’avait pas changé.
— Bienvenu Messire, loué soit notre bon roi Théodore qui vous envoie.
L’aubergiste enchaina une révérence puis reprit.
— La bête est partie vers la forêt. Elle est gigantesque, ça doit être un ogre.
— Je dirais plutôt un troll sauvage, rectifiai-je en me levant.
Le chevalier se tourna vers moi et me dévisagea.
— Par tous les dieux, c’est cette vieille fripouille d’Olgir ! Si je m’attendais. On peut dire que tu tombes bien, je ne refuserai pas un peu de compagnie.
— Ça aurait été avec plaisir, Messire, mais il me sera difficile de vous suivre avec ma monture. Le troll l’a trouvée à son gout.
Almaric sourit, prit une bourse et la lança à l’aubergiste.
— Voilà pour ton meilleur cheval, trouve-moi un arc ainsi qu’un carquois bien rempli. Olgir, va te préparer. Je bois une bière, j’écoute les récits de l’affrontement et nous partons.
— Merci Monseigneur, je suis votre débiteur. Pour vous plaire, je chanterai vos exploits dans tout le royaume, ajoutai-je en réalisant un salut courtois.
J’étais enchanté de revoir celui que je considérais comme un ami. Nous avions partagé quelques aventures par le passé. C’était un bon compagnon, loyal et droit même s’il demeurait, à mon gout, un peu trop rigide parfois. Il portait à présent les couleurs du roi. Depuis notre dernière entrevue, il avait monté en estime auprès de notre souverain. J’en étais heureux pour lui, les hommes de cœur se faisaient rares. Il avait réglé mon problème de cheval en un instant et le prix à payer n’était que partager sa compagnie un jour ou deux. Je m’en tirais à bon compte. J’ignorais encore que ça allait m’entrainer loin de mes sentiers battus.

En quittant l’écurie avec une belle jument alezane, j’aperçus le chevalier devant l’auberge. Il monta sur un destrier robuste recouvert d’un caparaçon de tissu aux armoiries du roi. Il était équipé pour l’apparat et non pour les missions dangereuses. Sa monture portait un chanfrein, un plastron et une barde de croupe en cuir. Je trouvai ça étrange, mais gardai cette réflexion pour moi. Ma tenue n’était guère plus appropriée : collant rayé blanc et bleu, pourpoint rouge et jaune. Mon épée, trop courte pour être prise au sérieux, et mon luth, accroché dans le dos, complétaient bien le tableau. Heureusement que je ne portais pas ma toque à grelots. J’avais autant l’air d’un chasseur de troll qu’un paysan d’un garde royal.
— En selle l’ami, me dit-il après avoir attaché l’arc et les flèches à sa monture.
Puis il grimaça et ajouta :
— Attends, il y a quelque chose sous ma tunique.
Le chevalier plongea sa main et en ressortit une chope en corne, sans fioriture comme on en trouve dans toutes les tavernes.
— Vos mauvaises habitudes sont tenaces, remarquai-je.
— Eh oui, concéda-t-il, baissant les yeux. Peux-tu me débarrasser de ça ?
— Bien sûr, messire.
Je pris la chope et la ramenai à l’auberge. Almaric avait cette détestable manie de prendre les objets à portée de main sans s’en rendre compte. Cela lui arrivait surtout lorsqu’il était nerveux. De par sa situation, proche du pouvoir, il ne pouvait pas se permettre de passer pour un voleur. Il s’arrangeait pour restituer les biens promptement, laissant un peu de monnaie pour s’assurer de la discrétion de la victime. Je glissai un compliment à l’aubergiste sur sa bière en lui rendant la chope puis je revins auprès d’Almaric.
— C’est réglé, mais j’ai une dernière chose à faire avant de partir.
Je pris quelques pièces d’argent de ma bourse et les donnai à un garçon assis, la main tendue, devant la taverne.
— Surtout, n’en montre qu’une à la fois et cache bien le reste.
— Oui Messire, merci beaucoup.
Le chevalier attendit que je revienne vers lui pour me demander :
— Connais-tu ce gamin ?
— Non, mais c’est un gosse des rues, comme moi jadis. Il a besoin d’aide.
Almaric fixa le garçon et acquiesça :
— Tu as raison, j’espère qu’il s’en sortira aussi bien que toi.
Il lui lança une pièce d’or. Je me rappelai en cet instant l’une des raisons pour lesquelles je lui avais donné mon amitié.
— Merci, Messire Chevalier, je prierai pour vous deux.
Nous saluâmes le gamin d’un signe de la main. Il sourit et fit une révérence.
— En route, il est temps de partir, fit Almaric en se tournant vers moi.
Après un rapide coup d’œil au sol, il ajouta :
— J’ai l’impression que la trace sera facile à suivre.
Effectivement, de larges taches de sang s’étalaient tout au long de la route puis vers la forêt. L’odeur était déjà moins forte qu’auparavant, le sol en avait bu la plupart.
— Es-tu sûr qu’il s’agit d’un troll ?
— Identique à celui des terres barbares, mis à part sa couleur blanche.
Almaric leva les yeux, puis me répondit :
— Je me souviens de cette rencontre, un combat mémorable. L’as-tu blessé ?
— Non, nous l’avons juste repoussé avec des torches, il était trop puissant pour nous. De plus, je voulais rester discret. Après tout, je ne suis qu’un inoffensif ménestrel.
Nous entrâmes dans la forêt. Je baissai la tête pour éviter une branche.
— Je vois, tu n’as donc pas abandonné ta vie de voleur.
— Sans elle, je ne serai pas avec vous maintenant, Messire.
Un sourire embellit le visage de mon ami.
— Tu marques un point. Toujours aussi vif d’esprit !
— Cela m’est très utile dans ma profession, répondis-je.
— Celle de barde, tu veux dire ?
Mon compagnon me regarda, l’air satisfait. J’aimais bien quand il faisait preuve d’humour, je lui rendis son sourire. Il reprit :
— J’aime bien ta nouvelle tenue, elle cache aussi tes dagues de jet ?
D’un geste rapide, je plongeai la main gauche dans ma manche droite et en sortis une lame. Il secoua la tête.
— Je n’approuve pas cette dualité, mais je te suis redevable. De plus, tes talents m’ont été très utiles et je sais que je peux compter sur toi.
— Vous pouvez, Monseigneur.
Je rangeai ma lame et repris la bride à deux mains. La piste semblait plus fraiche, nous nous approchions de la créature. Nous trouvâmes les restes de mon cheval. Le troll s’était arrêté dans une petite clairière pour finir son repas avant de continuer son parcours.
— Je poursuis cette créature depuis trois jours, me précisa Almaric. Elle a été aperçue pour la première fois sur la voie entre la cité d’Olicourt et celle d’Aubemont.
— Sur la grande route ! Que faisait-elle là ?
— Un marchand et son escorte ont été découverts à moitié dévorés. Le groupe, témoin de la scène, a vu un grand monstre poilu et blanc s’enfuir à leur approche. J’ai remonté sa piste jusqu’ici.
En progressant, les arbres se firent moins nombreux
— Vous chassez le troll seul, messire ? demandai-je.
— Plus maintenant, nous sommes deux.
Devant mon air étonné, il expliqua :
— Je devais rendre visite, pour une mission de diplomatie, au comte d’Aubemont. Un messager du roi m’a détourné provisoirement de ma tâche pour celle-ci.
— Et en quoi consiste-t-elle, à part tuer le troll ?
— Je ne suis pas chargé implicitement de l’abattre. Je dois le localiser et l’empêcher de nuire par tous les moyens. Une fois la créature neutralisée, je dois enquêter sur son étrange venue en plein cœur du royaume.

Nous débouchâmes sur une grande prairie légèrement vallonnée. Mon compagnon me tendit l’arc et le carquois achetés à la taverne. Il prit son bouclier et une lance maintenue dans le dos lors de ses chevauchées. Je complétai mon équipement en détachant l’épée courte de ma selle pour la fixer à ma taille. Une fois parés, nous pressâmes l’allure. En haut d’une colline, nous vîmes notre proie. Elle avançait lentement vers le nord face au vent rafraichissant de cette journée d’été, sa démarche me semblait peu assurée. Arrivé à une quarantaine de pas, Almaric se tourna vers moi.
— Couvre-moi !
— Mais je pensais qu’il fallait seulement le localiser, remarquai-je surpris.
— Le village de Troufignac se situe à une lieue d’ici et le troll se dirige droit dessus. Je n’ai pas le choix. Si je n’arrive pas à l’arrêter, tu préviendras les villageois et poursuivras ma mission.
Sa voix trahissait ses doutes, cependant je le connaissais assez pour savoir qu’il ne flancherait pas. Je hochai la tête en signe d’approbation. Il se coiffa de son heaume, se déplaça d’une vingtaine de pas vers la droite pour se placer dos au soleil. Pour ma part, je me rapprochai à pied en me décalant vers la gauche, l’arc à la main.
Almaric s’élança, son galop résonna dans la plaine. La créature se retourna, Almaric était presque sur elle quand je décochai une flèche. Sur le haut de sa cuisse, un liquide rouge jaillit de l’impact de mon projectile. Distraite, ma cible tourna son regard vers la douleur soudaine avant de revenir sur mon compagnon. Almaric termina sa charge, mes muscles se contractèrent devant la violence et le bruit de l’impact. La lance s’enfonça profondément dans le torse et se brisa, projetant des échardes de bois dans les airs. Un cri de souffrance emplit la prairie. Le troll arracha la pointe de la lance dans une gerbe écarlate. Emporté par son élan, mon compagnon passa devant notre ennemi chancelant. Afin de le perturber, j’envoyai d’autres traits, simples piqures pour cette créature démesurée.
La bête hurla de douleur et de rage. Almaric fit demi-tour et brandit son épée. La créature marcha gauchement vers mon ami, puis se mit à courir. Celui-ci se pencha sur l’encolure de son cheval accélérant sa course. Je me ruai vers le combat. Prenant appui sur ses puissantes jambes, le troll se jeta sur le destrier. D’un écart, la monture l’évita. Un coup d’épée. Mon compagnon entailla profondément le bras du monstre.
Haletant, je ralentis pour tirer de nouveau. Mes flèches semblaient plus efficaces à mesure que je m’approchai : le dos haut et large du troll formait une cible idéale. Nos attaques combinées désorientaient notre ennemi désormais affaibli. Confiant face à son adversaire vacillant, mon ami passa trop près de lui. Dans un sursaut de vigueur, la créature bondit et heurta le destrier au poitrail. Almaric tomba en roulant à quelques pas du monstre. Sa monture, projetée à terre, se releva et s’éloigna du combat en boitant.
— Hé ! Par ici, je suis là, hurlai-je en décochant mes traits afin de capter son attention.
Maintenant face à moi, la bête arracha mes flèches à mesure que je la touchai. L’espace d’un instant, je vis dans son regard, la surprise et la peine. Du sang dégoulinait de ses blessures, souillant son pelage de lignes écarlates. Elle ne semblait plus aussi vaillante.
Almaric se releva et ramassa sa lame. Il me masquait le côté droit du troll. Je jetai mon arc, désormais inutilisable, vu la proximité de mon compagnon. Peu rassuré de l’efficacité de mon épée courte face à un tel adversaire, je progressai, le ventre noué. La créature se dirigea vers Almaric qui la frappa au cou. Elle se figea. Un rictus de douleur transforma ses traits. Un gargouillis infâme, accompagné d’un sang noir, sortit de sa gueule par jets successifs. Un autre coup, porté au même endroit, finit de trancher la tête de la bête. Son corps massif s’écroula lourdement sur le sol.

Il semblait aussi grand, allongé que debout, le rouge écarlate tachait sa belle fourrure neigeuse. Soulagé, je remis dans mon fourreau ma lame immaculée. Les poils brillaient sous le soleil ardent, je m’accroupis et posai la main sur le troll.
— Il est brulant, trempé, mais brulant, fis-je intrigué.
— Il ne doit pas supporter la température de notre région. Il est même peut-être malade. C’est pour cela que nous l’avons battu aussi facilement.
— Comment ? Vous avez trouvé ça facile !
Almaric éclata de rire devant ma réaction.
— Tu as la mémoire courte, Olgir. Cette bête aurait pu égorger mon destrier d’un coup de patte. Alors oui, c’était facile. Je ne pensais pas m’en tirer, et encore moins sans égratignure.
Une tache rouge sur la tunique d’Almaric attira mon attention.
— Vous saignez au bras, une griffure en forme de sourire.
— Ça n’est pas sérieux comme blessure, précisa mon ami en remuant le bras, je ne sens rien.
— En tout cas, je suis bien content que ce soit terminé, confiai-je ravi.
— Mais ça ne fait que commencer, nous devons d’abord savoir comment cet animal est arrivé ici. Rejoignons la route entre Aubemont et Olicourt, là où il a été vu pour la première fois, nous trouverons peut-être des informations.
Ma joie se mua aussitôt en résignation. Après nous être désaltérés avec un peu de vin transporté par mon ami le chevalier, nous nous remîmes en route.
— Pour passer le temps, et comme c’est de circonstances, je peux vous raconter une histoire trolle, suggérai-je.
Almaric acquiesça d’un signe de tête.
— Ce sont deux trolls qui discutent :

— Comment s’est passé le mariage de ta fille ?
— Très mal, son mari est mort.
— Pendant le mariage ?
— Oui, quelques invités ignoraient qu’il était humain, ils l’ont pris pour le dessert.

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1. luth : Instrument à cordes pincées composé d’une caisse et d’un manche droit.
2. pied : unité de mesure correspondant à la longueur d’un pied soit environ 30 centimètres.
3. lieue : ancienne unité de mesure équivalente à la distance que peut parcourir un homme à pied en une heure. Différente selon les pays, elle se situe en 3 et 5 kilomètres.
4. toise : ancienne unité de mesure correspondant à l’envergure des bras soit environ 1 mètre 80.
5. or et gueules : jaune et rouge.

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