Romance et subterfuge

Romance et Subterfuge

Chapitre 1er de Mélodie naine en sous-sol mineur

J’aime bien les gobelins, quand je marche dessus ça fait splotch.
Dirg, diplomate troll

Cinq bandits s’approchaient de moi lentement, armes à la main, trois face à moi et deux dans mon dos. Le gros, au milieu du chemin, m’interpela d’une voix qui se voulait menaçante :
— Donne-nous ta bourse et ton cheval si tu veux partir d’ici vivant.
Même si le ton n’y était pas, je ne doutai pas de ses intentions. La gorge sèche, je me tournai pour observer les brigands et les alentours. Lances, gourdins et arcs courts, leurs armes demeuraient rudimentaires, incapables de percer une cotte de mailles. Pour mon malheur, je n’en portais jamais. Devant et derrière, ils bloquaient le passage. Sur les côtés, une végétation touffue m’empêchait de m’échapper par le bois. Ils avaient bien choisi l’endroit de l’embuscade. Tristan m’avait appris à faire face à ce type de situation. J’espérais, pour une fois, m’en sortir aussi bien que lui. Je me forçai à déglutir avant de leur répondre :
— Ne… me faites pas de mal. Voilà ma bourse.
Faisant mine de coopérer, je me penchai en avant comme pour descendre et, glissai une main dans ma manche. J’en sortis une dague de jet que je lançai sur celui du milieu. Elle se planta dans son avant-bras. Hurlant de douleur, il laissa tomber son arme. Profitant de l’effet de surprise, je donnai un coup sec avec mes talons. Mon cheval releva la tête puis se lança au galop. Le brigand de gauche cala sa lance sur le sol et la pointa vers moi. Un réflexe pour tenir la position lors d’une charge, surement un ancien soldat. Je devais éviter cet adversaire. Je me penchai à droite, mon cheval fit un écart, m’éloignant de la lance. Je passai entre le bois et le troisième malandrin. Celui-ci tenta de me donner un coup de massue. Il me rata, mais toucha mon luth posé derrière moi, qui éclata en morceaux. Je réussis à passer. Des flèches sifflèrent à mes oreilles, je me couchai sur l’encolure de ma jument pour me protéger. Ces brigands n’étaient pas maladroits avec un arc. Lancé à vive allure, je m’éloignai rapidement d’une cinquantaine de foulées, distance à laquelle les archers s’arrêtèrent de tirer. Soulagé, je me retournai pour voir les cinq bandits se disputer, le jeune à la massue n’en menait pas large. J’avais eu beaucoup de chance. D’habitude, j’évitais de voyager seul, mais il ne me restait que quatre lieues à parcourir. Je me promis d’être plus vigilant lors de mes prochains déplacements.

Le marché de Pontbœuf battait son plein lorsque j’arrivai en ville. Ce petit bourg possédait un commerce florissant, car il se situait à la croisée des routes reliant plusieurs provinces. La plaine d’Elval le bordait au nord et à l’ouest. Le large cours d’eau du même nom traversait la cité. Cette grande facilité d’accès demeurait aussi son point faible : lors des guerres, les troupes passaient invariablement par ici. Pas de moyen de défense efficace n’existait à Pontbœuf. La terre sablonneuse n’était pas propice aux constructions. Les arbres de l’ancienne forêt avaient suffi pour construire les maisons et les quais, mais pas pour étayer un large fossé ou bâtir une solide muraille. Il ne restait aux alentours que le petit bois des brigands, beaucoup trop petit pour fournir autant de matériaux. À chaque période trouble, la cité était évitée comme la peste. Pour échapper aux pillages, le bourgmestre, comme ses prédécesseurs, négociait à chaque fois qu’une troupe importante assiégeait la ville. Soit la cité payait une rançon soit elle changeait d’allégeance. C’était un moindre mal comparé à la destruction et à l’élimination de la population. Le bourg vivait principalement de son commerce, et même s’il ne pouvait prospérer autant qu’il le souhaitait, il y faisait bon vivre.

Je laissai mon cheval à l’étable située à l’entrée du bourg. Après avoir payé le garçon d’écurie, je pénétrai dans la ville, et sans plus attendre, je pris la direction des quais. Un passant m’avait indiqué une boutique vendant des instruments de musique, selon lui, pas trop chers et de bonne facture. Mon regard fut attiré par un garçon borgne tendant la main. Les mendiants ne manquaient pas dans les villes, mais celui-ci me semblait malhabile. Il n’osait s’avancer et se tenait trop loin des passants. Peut-être était-ce sa première fois ? Après plusieurs tentatives d’approche avortées, il parvint au contact d’un bourgeois et lui demanda l’aumône. Celui-ci se mit à lui hurler dessus tout en le menaçant. Certains passants observaient la scène avec une mine désapprobatrice, mais, ne bougeaient pas, d’autres regardaient d’un air indifférent et, détournaient la tête lorsque leurs yeux croisaient ceux du bourgeois. Ancien enfant des rues, j’étais révolté. La vie était déjà difficile et ce genre de personnage la rendait insupportable. Je décidai de faire quelque chose. Le garçon reparti s’assoir, dos au mur, le bourgeois continuait son chemin, arrogant et fier de ses actes. Je suivais l’homme lorsqu’il s’arrêta devant un jongleur occupé à lancer des torches enflammées. Profitant de l’attroupement, je me déplaçai vers le bourgeois. Avec ma dague effilée, je coupai les cordons de sa bourse et la cachai dans ma manche. Je revins ensuite sur mes pas, m’accroupis près du mendiant. Je lui tendis une pièce puis, discrètement de l’autre main, en posai quelques autres sous son pied. J’aurais bien voulu en donner davantage, mais il valait mieux pour lui de ne pas attirer la convoitise des autres nécessiteux.

Je m’en allais d’un pas joyeux vers les quais quand une belle jeune femme m’accosta :
— Je vous ai vu, me murmura-t-elle.
Elle portait une belle robe vert pâle avec un foulard jaune dans les cheveux, surement la fille d’un notable ou d’un marchand. Ses taches de rousseur, son petit nez et ses grands yeux formaient un ensemble agréable à regarder. Néanmoins, son air effronté me mit mal à l’aise.
— Moi aussi je vous vois. Que voulez-vous ?
Elle pouffa avant de reprendre son sérieux :
— Vous avez volé la bourse de Jacquemin.
Je fis de mon mieux pour me montrer choqué, encore une des leçons de mon ancien maitre.
— Qui, moi ? Pas du tout ! Vous faites erreur.
— Ne vous inquiétez pas, je ne dirai rien. Jacquemin le méritait, il est arrogant et cruel.
Des cris se firent entendre plus loin.
— Au voleur, on m’a volé ma bourse !
La voix du marchand résonna dans la foule. Deux gardes arrivèrent près de lui. Ils discutèrent un moment puis se séparèrent. Jacquemin, furieux, s’éloigna en pestant tandis que les gardes restaient à chercher le voleur dans la foule.
— Vous voyez, je ne vous ai pas dénoncé, reprit la jeune femme, mais je voudrais que vous me rendiez un service en échange.
— Vous me paraissez bien sure de vous. Pourquoi ne ferais-je pas semblant de vous écouter pour ensuite me débarrasser de vous à la première occasion ?
— Je vous ai vu donner de l’argent au garçon borgne. Vous êtes un voleur, mais vous n’avez pas un mauvais fond. Je sais lire dans le cœur des gens.
Pas un mauvais fond, foutaises ! Elle avait surtout trouvé un moyen de se faire obéir. Décidément, ça n’était pas mon jour. D’abord, je cassais mon luth, ensuite en voulant réparer une injustice, je me retrouvais redevable d’une jouvencelle. Je m’attendais au pire. Vu son air, elle pouvait me demander je ne sais quoi. Par Joral, je m’étais encore mis dans le pétrin en prenant la défense d’un opprimé ! Quel idiot je fais ! J’y réfléchirais à deux fois si l’occasion se représentait.
— Bon d’accord, que voulez-vous ?
— C’est une longue histoire. Si on en parlait autour d’une chope à l’auberge du Troll Coquet ?
— Eh bien, belle éducation ! On fréquente les tavernes, ricanai-je.
Devant ma remarque, les bouts de ses lèvres fines se relevèrent. Accentuant son sourire, elle me répondit :
— C’est celle de mon oncle, comme ça, il vous aura à l’œil.
— Ah oui, on se méfie quand même un peu.
— Bien sûr, je ne suis pas stupide !
L’auberge du Troll Coquet ne se situait qu’à quelques pas de là. L’aubergiste vint nous accueillir, son attitude trahissait sa surprise et sa suspicion. Il nous installa à une table proche de lui pour nous surveiller, enfin, surtout moi. Je commandai une chope de bière et un lait de chèvre pour mon invitée. Après s’être désaltérée, elle commença son histoire sans prendre de détour :
— Voilà, je m’appelle Flore et j’aime Herlemond, le fils du forgeron.
Une histoire d’amour, bien sûr, de quoi pouvait-il s’agir d’autre ? Que venais-je faire là-dedans ? Tout en réfléchissant au moyen de m’en sortir, je l’écoutai poursuivre son récit.
— Et il est amoureux de moi aussi, enfin il l’était jusqu’à ces dernières semaines. Tout allait bien entre nous et puis Clotilde est revenue. Ah, je la déteste cette pimbêche ! Depuis, c’est à peine si on se voit. Il passe ses journées à travailler avec son père et ses soirées avec elle à l’auberge du Cochon de Mer.
En disant ces mots, ses sourcils se rapprochèrent et son petit nez remonta, ce qui la rendit encore plus mignonne.
— C’est bien triste comme histoire, mais je ne vois pas pourquoi j’interviendrais. Les peines de cœur s’effacent vite à votre âge.
— Arrêtez de me prendre pour une gamine et laissez-moi finir ! Quand vous saurez tout, vous comprendrez pourquoi vous devez faire quelque chose.
Me débarrasser d’elle en intervenant de la sorte me sembla illusoire, mais ça valait le coup d’essayer. J’étais donc contraint de l’écouter de nouveau.
— Clotilde n’aime pas Herlemond, elle s’amuse de lui et ce gros benêt n’y voit que du feu. Elle est revenue pour quelques semaines afin d’aider son père à liquider sa boutique. Ensuite, ils partiront pour la capitale où elle doit épouser un jeune bourgeois de là-bas. Ça va briser le cœur de mon chéri lorsqu’il le saura.
— Comment savez-vous tout cela ?
— Mon père a discuté avant-hier avec le sien. Elle va faire un mariage avec un garçon d’une famille noble, mais sans le sou.
— Bien, mais pourquoi ferait-elle une chose pareille à Herlemond ?
— C’est dans sa nature, elle me déteste, n’a pas d’amie ici et a trouvé cette occupation pour tromper l’ennui.
— L’ennui ? Pourtant le contenu d’un magasin à vendre devrait l’occuper à temps plein.
— En effet, mais elle ne travaille pas beaucoup. Elle se prend pour une princesse, elle voudrait assister à des tournois, parcourir des jardins fleuris en compagnie de gens bien nés, entendre de la poésie. Elle rêve d’avoir ses entrées à la cour du roi. Alors, allez-vous m’aider ? demanda-t-elle en me faisant des yeux de biche.
Je sentais une détermination très forte chez cette jeune femme. Je n’avais pas encore trouvé d’idée pour m’en défaire.
— Je ne sais pas trop, ça risque de prendre du temps à régler votre histoire. Je n’ai pas l’intention de m’attarder ici.
— D’accord, disons que j’aurais besoin de votre aide quatre jours. Après vous pourrez partir. Je suis sure qu’avec votre beau minois et vos belles paroles vous saurez comment me secourir. Les bardes sont experts pour les affaires de cœur, faites-lui tourner la tête et le tour est joué. De plus, j’ai encore un argument pouvant vous faire changer d’avis.
— Lequel ?
— Clotilde est la fille de Jacquemin, dit-elle un large sourire aux lèvres.
Cette révélation acheva de me convaincre. Je commençais à mieux cerner cette Clotilde et son attitude à mépriser les autres. Elle avait dû recevoir une belle éducation de son paternel. Quatre jours, c’est vite passé, d’autant que je n’avais pas prévu de quitter la ville tout de suite.
— D’accord pour quatre jours, répondis-je.
Un grand sourire illumina son visage qu’elle tourna vers le tavernier.
— Oncle Sildebert, mon ami voudrait le gite et le couvert pour quatre nuits.
— Pas de problème, payable d’avance, bien entendu.
J’étais soufflé, cette petite ne manquait ni d’audace ni de jugeote, Herlemond allait se faire mener à la baguette.
— Bon, comment allez-vous séduire cette mijaurée ?
— Ce soir, j’irai sur les quais à la taverne du Cochon de Mer pour observer Clotilde et Herlemond. J’espère que la nuit va m’inspirer. À présent, je dois vous laisser, j’ai un luth à acheter.

Je pris congé et me dirigeai vers le port. Je repérai rapidement l’établissement dans lequel je passerai la soirée, mais sans m’attarder, je bifurquai vers la boutique d’instruments. Le vieux luthier connaissait bien son affaire. Son travail était d’une grande qualité. Ses luths semblaient plus solides que mon instrument précédent et produisaient un son plus harmonieux. Il me confia que les propriétés exceptionnelles de ce morceau de saule venaient du fait que le bois avait trempé neuf mois dans de la tourbe. Le prix était conséquent, mais ça en valait la peine. Avec une bourse très légère, je regagnai la taverne du Troll Coquet. Je retirai mes habits colorés de barde pour mettre une tenue plus discrète. J’avais pris l’habitude de changer d’apparence et de nom selon les circonstances. Pour rejoindre la taverne près des quais, j’endossai le rôle d’un modeste marchand.

Le quartier portuaire devait être plus vieux que le reste du bourg. Nul doute que la ville s’était d’abord construite autour de la rivière avant de s’étendre dans les plaines tellement le contraste était flagrant. Le Cochon de Mer semblait être un établissement aussi ancien que le port lui-même. L’enseigne rouillée, un cochon debout avec un gouvernail dans les pattes, se balançait au gré du vent en faisant grincer les chaines qui la soutenaient. Une large porte en bois marquée de coups et de traces de couteaux témoignait de la vie parfois dangereuse de ce quartier. La journée, plus calme, battait au rythme du travail des quais. En fin de soirée, les esprits échauffés par l’alcool, les clients se livraient à des bagarres. Les gardes, de patrouille le soir, ici, remplissaient souvent la prison d’ivrognes bruyants ou violents.

Passé la porte, je fus assez surpris par la propreté et la décoration de l’établissement. Je m’attendais plus à trouver un bar à matelots, mais la clientèle se montrait plutôt bien vêtue et inspirait confiance. Des jeunes gens de bonne famille en avaient fait leur lieu de rencontre. Je m’assis au comptoir et commandai une chope. Lors d’une discussion avec le patron et des clients, j’appris que les personnes présentes ne venaient que la journée. Le soir, d’autres prenaient la place et donnaient à cette auberge une allure moins avenante.
Il était vers sept heures quand ceux que j’identifiai comme Herlemond et Clotilde firent leur entrée. La description faite par Flore se révéla fort précise. Herlemond, un grand garçon blond au sourire franc entra le premier, sûr de lui. Ses avant-bras étaient puissants, habitués à frapper lourdement le marteau sur l’enclume. Assez jolie, avec ses longs cheveux bruns, son nez légèrement retroussé et ses lèvres fines, Clotilde suivait de près son compagnon. Son regard me mettait mal à l’aise, ses yeux donnaient l’impression de transpercer mon âme. Après avoir parcouru la salle du regard, elle se tourna vers un groupe de jeunes gens et sourit à pleines dents. Son attitude bienveillante me parut forcée, la duperie et la méchanceté transparaissaient de façon si évidente que je ne compris pas la joie des autres en la voyant. Apparemment, j’étais le seul à avoir cette impression, peut-être était-ce le portrait dressé par Flore qui me suggérait cette vision ?

J’observais discrètement les jeunes gens toute la soirée. Ils riaient beaucoup, buvaient modérément et partirent tous vers vingt-et-une heures. La taverne se vida peu à peu avant de se remplir à nouveau avec une clientèle plus âgée et moins engageante. Je ne m’attardai pas. Ma surveillance m’avait donné quelques pistes de réflexion, mais rien de bien concret. Contrairement à l’idée de Flore, je ne projetais pas de séduire Clotilde, cette approche risquait de me causer plus d’ennuis qu’autre chose.

Je me réveillai de bonne humeur. La nuit, comme souvent, avait apporté la solution à mon problème, enfin à celui de ma petite peste. Je passais donc la journée à parfaire mon plan, je fis plusieurs achats, une balade à l’extérieur de la ville et une longue pause musicale au bord de l’Elval. En fin d’après-midi, j’étais prêt. Je retournai au Troll Coquet pour laisser un message à Flore, puis je me rendis au Cochon de Mer.

Je chantais depuis plus d’une heure lorsque le couple arriva. J’entrepris de me déplacer de table en table avec mon instrument jusqu’à ce que je bouscule Clotilde.
— Gente demoiselle, je vous présente mes excuses. Je suis vraiment confus. Veuillez accepter cette modeste fleur pour me faire pardonner.
J’enlevai une fleur à ma boutonnière et la tendis à Clotilde en exécutant une révérence.
— Votre visage ne m’est pas inconnu, vous ressemblez fort à notre reine. L’air de famille est flagrant.
Le visage sévère s’estompa et elle esquissa un sourire devant mes courbettes. Je me doutais qu’elle serait flattée d’être prise pour une fille de haute naissance. Elle essaya de prendre un ton qui se voulait autoritaire.
— Et ça devrait suffire à excuser cette maladresse ?
— Je ne suis qu’un pauvre barde sans autre richesse que sa musique, mais cette fleur a un parfum subtil n’étant accessible qu’à des personnes raffinées. Je l’ai obtenu de mon ami, le jardinier royal. Approchez là de votre joli nez, elle vous dévoilera ses secrets.
Elle porta la fleur à son nez et huma longuement. Toujours courbé, j’en profitais pour coller ma préparation dans un pli de sa robe. Un sourire illumina son visage, puis elle me regarda d’un air moins agressif.
— C’est bon pour cette fois, fit-elle en rejoignant la table des jeunes gens.
Je repris ma chanson et me plaçais au fond de la salle. Je vis Flore près du bar, elle me lançait un regard interrogateur. Je ne pus lui répondre et je la laissai à ses doutes.
La première partie de mon plan était lancée, une demi-heure plus tard, j’entamai la seconde.
— La chanson que j’ai le plaisir d’interpréter est un hommage à un barde nous ayant quitté trop tôt et demeurant toujours, à mes yeux, une source d’émerveillement et d’inspiration, le poète Brac Jel.

Le prêtre fait tes prières,
Voici le temps de la sorcière.
Clotilde est revenue.
Fermier, va cacher ton purin,olgir le barde mélodie naine en sous-sol mineur tome 2 romance fantasy humoristique
Elle va vouloir y prendre un bain.
Clotilde est revenue.
Toi la mère, planques tes gosses
Avant qu’elle ne les rosse.
Clotilde est revenue.
Apothicaire, prépare-toi
À réparer tous ses dégâts.
Maudite Clotilde, puisque te v’là.
 
Mes amis, mes amis, ne pleurez pas,
Faites comme si vous ne saviez pas
Que la Clotilde est revenue.
La voilà avec son nez pointu
Sur lequel trône une verrue
La Clotilde qui est revenue.
Sentez dans l’air, y a pas d’erreur
On la reconnait rien qu’à l’odeur
La Clotilde qui est revenue.
Bourgmestre, cesse de faire les cent pas.
Cette fois-ci, personne n’y échappera.
Maudite Clotilde, puisque te v’là.
 
Et vous, braves gens, restez tranquilles
C’est un chien qui nous revient de la ville.
Clotilde est revenue.
Et vous, garçons, ne tremblez pas,
Tout ceci ne vous regarde pas
Clotilde est revenue.
Et vous, vauriens, ne riez pas,
Vous vous en mordrez les doigts
Clotilde est revenue.
Vous, les gardes, ne vous endormez pas,
Car la ville retourne au combat.
Sacrée Clotilde puisque te v’là.

Le résultat ne se fit pas attendre. La salle riait. Sans discrétion, quelques personnes se tournaient vers la table des jeunes gens. Ceux-ci étaient partagés, certains s’esclaffant tandis que les autres faisaient de gros efforts pour se retenir et tentaient de calmer les premiers. Quant à l’intéressée, elle était rouge de colère, mettant en évidence un bouton nouvellement surgi sur le bout de son nez. Elle se leva brusquement et quitta la taverne, Herlemond sur ses talons, en peine pour la suivre. Sa rivale était aux anges.
Plus tard, d’autres clients arrivèrent et on me demanda de rechanter la chanson de Clotilde. La veillée continua fort tard dans la nuit dans une ambiance similaire même après vingt-deux heures. Le tavernier m’offrit un copieux repas et me demanda de revenir le lendemain pour animer son établissement. C’est donc en pleine nuit que je regagnais l’auberge du Troll Coquet. Au détour d’une ruelle, un bruit de pas me fit retourner. Deux hommes patibulaires me suivaient, le plus grand des deux m’interpela.
— Eh, toi le barde, on aimerait te dire deux mots.
Je m’arrêtais sans m’approcher et répondis :
— Allez-y, je vous écoute.
— On a beaucoup aimé tes chansons, tu peux en rejouer une pour nous ?
Les deux hommes s’approchaient. Prenant conscience du danger, une boule se forma malgré moi dans mon ventre.
— Ça aurait été avec plaisir, mais je suis épuisé, vous n’avez qu’à revenir à la taverne demain soir.
— Demain soir, tu ne chanteras pas, répondit-il en me donnant un coup de poing.
J’esquivai l’attaque en reculant d’un pas. Le deuxième individu se rua sur moi, je lui lançai mon poing au visage. Une gerbe de sang gicla de son nez. Le grand en profita pour me frapper aux côtes, je criai sous le choc. J’agrippai l’homme aux épaules et remontai mon genou dans son bas-ventre. Il se tordit en deux. Je me retournai et commençai à courir lorsque la sangle de mon luth me stoppa net. Une des brutes avait attrapé le manche de mon instrument. Il tourna sur lui-même en me projetant contre le mur de la maison la plus proche. Ma tête heurta durement une poutre qui soutenait l’étage supérieur. Mon regard se voila et mon esprit tenta de s’abriter derrière un mur d’inconscience. Tout ne fut plus que coups et douleurs. Mes jambes se dérobèrent, un liquide chaud coula sur mon visage et mon cou. Des coups de pied pleuvaient sur mon corps et ce furent les dernières choses que je ressentis.

Une voix douce de femme me réveilla. Un linge humide sur ma tête, je reprenais lentement connaissance en même temps qu’une vive douleur provenait de tout mon corps. Une désagréable impression s’empara de moi : mon visage avait doublé de volume. Ma respiration était accompagnée d’une souffrance atroce de ma poitrine. Mon dos, mon ventre et mes bras revendiquaient eux aussi leur part de tourments. Une voix forte à côté d’elle se fit entendre, mon esprit trop embrouillé ne me permit pas de comprendre. La femme répondit avec fermeté :
— Ne dis pas de bêtise, viens plutôt m’aider à le relever puis, s’adressant à moi avec une intonation plus douce. Où logez-vous ?
Je balbutiai :
— Au Troll Coquet.
Mes lèvres me faisaient souffrir.
— Promets-moi de le conduire à son auberge et je rentre tout de suite chez nous.
— Bon d’accord, grommela l’homme, résigné.
— Ne vous inquiétez pas, il grogne un peu, mais il a un bon fond, me murmura la femme avant de s’en aller.
L’homme me ramena à la taverne, me déposa sur mon lit puis partit. J’entendis des discussions derrière ma porte de plus en plus faible, je sombrai dans l’inconscience.

Une bonne odeur de cuisine me sortit de mon sommeil. Un linge humide me couvrait le visage. La douleur se réveilla lorsque j’enlevai le tissu. Je touchais mon visage, une matière grasse se colla à mes doigts. Odeur, couleur, consistance, je l’identifiais comme de l’onguent. Une assiette et une chope étaient posées sur une petite table près de mon lit. La porte de ma chambre s’ouvrit et Flore entra, une miche de pain dans les mains.
— Ah, vous êtes réveillé ! Comment allez-vous ?
Je sentais mon corps se plaindre des coups que j’avais reçus, mais l’intensité paraissait très en dessous de mes souvenirs.
— Ça peut aller, étant donné les circonstances, répondis-je.
Mon regard fit rapidement le tour de la pièce à la recherche de mon instrument. Je tendis le bras pour le prendre, mais Flore interrompit mon geste.
— Il n’a rien, le luthier l’a examiné hier. Il m’a certifié que le son est toujours aussi mélodieux.
Je me rallongeai, rassuré. Flore reprit :
— Vous avez dormi durant deux jours. L’apothicaire est venu plusieurs fois s’occuper de vos blessures. Vos contusions ont bien guéri et auront totalement disparu dans une semaine. Je vous ai apporté de quoi vous restaurer.
— Merci, pourquoi tant d’attentions ?
Sa joie de vivre illuminait son visage juvénile.
— Vous m’avez rendu un grand service. Clotilde et son père ont quitté Pontbœuf hier. Herlemond est venu me voir pour s’excuser, il avait l’air misérable. Je crois qu’il regrette vraiment ce qu’il a fait. Vous lui avez donné une bonne leçon. Tout va pour le mieux !
— J’en suis ravi.
Malgré la douleur, j’essayai de lui rendre son sourire.
— C’est de ma faute ce qui vous est arrivé ?
— Sans doute, ou alors, c’était deux admirateurs trop zélés.
Ses traits joyeux s’effacèrent et prirent un air contrit.
— Je suis vraiment désolée.
— Je m’en remettrai. J’ai déjà connu pire.
Un léger sourire revint, puis elle leva les yeux avant de les reposer sur moi :
— Pouvez-vous m’expliquer deux ou trois choses sur la soirée ?
J’attendais ce moment depuis le début de notre conversation. En jeune fille attentionnée, elle s’est d’abord souciée de mon état. J’avais fait le bon choix en l’aidant.
— Bien sûr, c’est la moindre des choses. Que voulez-vous savoir ?
— Je n’ai pas compris pourquoi vous avez donné cette fleur à Clotilde. Vous ne vouliez pas seulement l’aborder n’est-ce pas ?
— Effectivement, cette fleur a permis d’associer votre Clotilde de celle de la chanson.
— Comment cela ? demanda Flore plus intriguée que jamais.
— En l’approchant, j’ai collé une pâte, faite de crottes de rat, de vinaigre et de feuilles de figuier, sur sa robe. L’odeur n’est pas très forte, mais tenace. Plusieurs minutes à proximité d’elle étaient nécessaires pour la déceler. Son entourage en a profité, mais pas Clotilde, elle avait le nez dans la fleur. J’avais également placé sur le pistil de la fleur une poudre irritante qui lui a fait une cloque sur le nez.
Ses pupilles s’agrandirent.
— Oui, j’avais remarqué ce détail. Et c’est pour toutes ces raisons que les amis d’Herlemond ont si bien associé Clotilde à la chanson. Je les ai croisés ce matin et ils la chantaient encore en riant.
Elle s’assit sur mon lit et me prit les mains.
— Merci beaucoup pour ce que vous avez fait ! J’aurais bientôt besoin d’un barde pour mon mariage avec Herlemond. Je compte sur vous ! fit-elle.
— Ça sera avec plaisir, je préparerai une chanson spécialement pour vous.
— Oh la la ! J’ai de bonnes raisons de m’inquiéter alors !
Et elle partit en éclatant de rire.

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